[...] L'image traditionnelle des Normands est celle d'un peuple de guerriers plus connus pour leurs conquêtes militaires brutales que pour leur capacité à transformer spirituellement le substrat historico-culturel des zones où ils s'établirent. Ce genre de perspective, héritée de l'histoire romantique, a ses origines dans les jugements très souvent négatifs des chroniqueurs contemporains face aux comportements déroutant de ce peuple : "peuple sans frein" (Orderic Vital), "pirates" (un abbé de Cluny), "maudits Normands" (document de 1043), "peuple belliqueux" (Dudon de Saint-Quentin) et "avide de pouvoir" (Godefroy Malaterra), "prompt à utiliser toute ruse lorsque la force physique ne suffit plus" (Guillaume de Malmesbury), etc. Pourtant, outre leur indubitable propension à consolider et étendre leurs conquêtes, les Normands ont aussi montré qu'ils possédaient tout à la fois une remarquable faculté d'adaptation et un sens politique extraordinaire en donnant vie aux premières formes de l'Etat moderne. Ils ont apporté au Moyen Age italien l'expérience de la chevalerie et le pouvoir monarchique : deux éléments déterminants pour la transformation du Sud européen, ancienne zone périphérique, en grande puissance européenne du XIIe siècle. Sur le plan culturel et artistique, ils ont également su dépasser et, d'une certaine façon, transcender leur image d'origine en favorisant la liberté des expressions artistiques qui se manifestaient dans les vastes territoires qu'ils dominaient et en patronnant -comme en Italie méridionale- une production éclectique très séduisante, où les références culturelles de l'Europe septentrionale et de la Lombardie voisinent élégamment avec celles de Rome, de Byzance et du monde arabe, rencontre et synthèse de l'Orient et de l'Occident. De fait, avec l'appui de l'Eglise romaine et des moines bénédictins, les Normands ont su catalyser et développer partout d'importants ferments de vie culturelle, dans le respect des meilleures traditions régionales et surtout à l'intérieur d'un nouveau cadre politique fortement organisé [...].
Mario d'Onofrio,
Professeur à l'Université "La Sapienza" de Rome,
Extrait de l'introduction du catalogue "Les Normands, peuple d'Europe".